Une aventure religieuse exceptionnelle
........................................................Retour
au début On ne peut atteindre le vrai sans la communion
du
dialogue.
Philippe Laburthe-Tolra, " Culture et Développement ",
Revue Internationale des Sciences du Développement,
Louvain-la-Neuve, Belgique, 198, III
Reportage et photos dans " Paris-Match ",
dans
" Elle ", " Radioscopie " par Jacques
Chancel, table
ronde, le bruit causé par l'amateur Eric de Rosny
a de
quoi rendre rêveur, sinon jaloux, plus d'un "
professionnel "
de l'africanisme. Car les ingrédients d'un large
succès sont là : des dons littéraires,
l'absence de pédantisme,
la clarté pédagogique pour exposer des
faits
complexes, une personnalité intéressante
aux prises
avec une aventure exceptionnelle. Les récits
initiatiques
fascinent toujours. Mais ils sont rares venant de la
part
d'un prêtre catholique et qui le reste, d'un religieux
qui
s'avoue jésuite et qui, comme tel, va se mettre
à l'école
des guérisseurs camerounais - de ceux qu'on appelait
naguère les " féticheurs " -
pour se faire par eux
" ouvrir les yeux ", pour devenir comme eux
capable
de voir " dans la nuit ", dans l'invisible,
et éventuellement
de guérir ces maladies physiques issues de l'âme
et de la société où la médecine
et la psychiatrie
européenne échouent faute de savoir comment
prendre
en compte les relations sociales et familiales dans
leur
globalité et leur spécificité africaines...
Tel le Socrate de Platon, Eric de Rosny ne pense pas
pouvoir atteindre le vrai sans la communion du dialogue,
et c'est par là d'abord qu'il est d'église
au sens
grec du mot, c'est-à-dire volonté de rassemblement,
pensée qui convoque et interpelle ; dans la solitude
de
sa démarche personnelle, ce jésuite reste
homme de
société, plongé, certes, immergé
dans un quartier populaire
de Douala. Mais en règle avec son ordre, en
accord avec son supérieur africain, en relation
avec
ses confrères, en correspondance avec sa famille,
en
communion avec quelques intellectuels et amis dans son
genre ; quand, au bout de quinze ans d'enseignement
au Cameroun, il décide de se faire l'élève
des guérisseurs,
tous ceux-là sont instruits de son entreprise,
et tous
seront, au fur et à mesure, tenus informés
de ses
aventures ; ce n'est donc pas la clandestinité,
la révolte
ou le malaise vis-à-vis de soi et des autres
qu'il faut
espérer trouver ici, mais quelque chose de plus
adulte,
et sans doute de plus grave.
Cette convivialité n'abolit ni l'aventure ni
le risque.
L'acrobate sans filet se risque tout autant qu'il soit
seul ou que des foules regardent son exploit. Et si
être
aventureux c'est assumer le hasard, improviser, saisir
l'occasion et l'inspiration du moment, quelle aventure
exemplaire que celle d'un homme qui part seul dans la
nuit, attiré par le son du tam-tam et les clartés
vacillantes
d'un feu... et dont tout l'itinéraire reste a-systématique,
jalonné de rencontres précaires et de
contacts fortuits,
dont il fait son miel comme une abeille qui butine.
L'une des sottises majeures de notre administration
officielle de la recherche (et l'une des causes de son
échec) est qu'elle soutient et prime les prétendants
chercheurs d'après leurs projets, qu'elle les
juge donc
sur leur capacité de discours abstrait et programmatique,
sur les détails fournis par leur puissance rhétorique,
sur
leur conformisme avec la mode bureaucratique du
moment, et non sur les trouvailles effectives.
La flânerie mystique de l'" inventeur "
Eric de Rosny
est celle d'un homme libre de telles entraves. C'est
donc en promeneur libre qu'il accomplit ses premières
explorations dans le ndimsi, le monde invisible, auprès
de " ceux qui soignent dans la nuit ". L'authenticité,
le charme de la recherche viennent de ce qu'on ne voit
se profiler ici aucune exigence universitaire, aucun
professionnalisme de la curiosité, autre que
celui de
l'homme qui, en tant qu'homme, cherche à rencontrer
d'autres hommes. On m'objectera que le missionnaire
a ses intérêts, ses intentions : certes,
mais engloutis à
mon avis dans l'ouverture et la richesse de l'expérience
d'un " ailleurs " qui ôte ici toute
envie d'évoquer les
thèmes rebattus et conventionnels des "
formes rituelles
à transposer dans la liturgie chrétienne
", ou des
" pierres d'attente de la Révélation
". Eric de Rosny
au départ n'est que lui-même, dans sa banalité
oserai-
je dire, une sorte de Jedermann, de Monsieur Tout-le-
Monde proche de chacun, qui agit avec une sorte
d'entière bonne foi et naïveté, et
qui nous fait part avec
la même franchise de ses émois, de ses
frémissements, de
ses tâtonnements, de ses échecs, comme
lorsqu'on le
prend pour un trafiquant voleur d'âmes, de ses
succès
tout aussi déconcertants, comme lorsqu'il guérit
un
collégien pour ainsi dire à son corps
défendant...
Beaucoup souhaitent que l'anthropologie soit une rencontre,
la rencontre d'autrui mais aussi de soi-même
au terme d'une sorte de voyage philosophique. La
beauté secrète de ce livre vient de ce
qu'il exprime et
célèbre une telle rencontre, et qu'il
en montre aussi le
prix ; une rencontre voulue, souhaitée au terme
d'un
long enracinement africain, mais aussi tardive, presque
inespérée, et faite in extremis au moment
où l'auteur
va quitter le Cameroun et où les grands initiés
disparaissent.
Le prix en est sans doute cet engagement progressif,
ces découvertes poursuivies obstinément
avec une
grande capacité d'émerveillement et de
mise en commun
réflexive, cette marche en avant assumée
sans ostentation
comme une expérience humaine intégrale,
nullement
triomphaliste, souvent insatisfaite, insatisfaisante,
mise à plat, troublée parfois, une démarche
anti-sensationnelle
par son côté hésitant, tâtonnant,
où les
errements sont avoués, les erreurs enregistrées,
où les
résultats et les acquis demeurent douteux.
Et cependant, il s'agit finalement d'une réussite
qui
illustre vivement la puissance de l'intropathie, qui
montre jusqu'où peut mener l'intelligence du
cur à
travers les catégories de l'intériorité.
Car c'est l'histoire
d'un approfondissement continu, surtout une fois prise
la décision de se faire " ouvrir les yeux
", jusqu'à ce
qu'éclate la " révélation
" qui dévoile l'identité entre le
fond angoissé de l'homme en peine et le besoin
de
maîtriser le spectacle du monde comme lieu de
la
violence absolue en empruntant les yeux d'une chèvre
sacrifiée.
Par ce constat du règne de la violence, l'antique
religion
africaine rejoint les religions de salut, mais Eric
de
Rosny se garde bien de le souligner, et son livre s'achève
sur la mélancolie des départs et des ruines
: nul ne
remplace les " vrais guérisseurs "
d'autrefois ; lorsque
Eric nommé en Côte-d'Ivoire revient plus
tard à Douala,
ses maîtres sont morts et leurs foyers ruinés
; seule, là-
bas dans la montagne bamiléké, une vieille
prêtresse le
reconnaît et lui redit qu'elle reste en communion
avec
lui...
Tous les lecteurs seront sensibles à la valeur
littéraire
et esthétique de l'ouvrage. Mais au niveau scientifique,
il offre un apport non négligeable pour ainsi
dire sans
le vouloir, puisque le trajet n'a pas le souci de se
distancier et de se distinguer d'un " objet "
scientifique.
Eric de Rosny nous montre dans une lumière nouvelle
comment les gens sont guéris par les guérisseurs,
du
fait que ceux-ci soignent la famille et non l'individu
seul. Cette importance du groupe en Afrique est
reconnue depuis longtemps, mais n'a jamais peut-être
été étudiée avec tant de
précision, puisqu'il s'agit ici de
" cas " qui sont médités, disséqués
dans les détails, et
à propos desquels l'auteur montre un pouvoir
d'analyse
tout à fait remarquable, dans la guérison
comme dans
l'échec, y compris lorsqu'il cerne les lacunes
de son
information. Il éclaire sous certains aspects
l'étiologie
de ce que nous appelons la " sorcellerie ",
phénomène
par ailleurs polysémique (et que par exemple
Hagenbu-
cher et Auge ont étudié comme " stratégie
du pouvoir ",
aspect laissé ici complètement de côté).
Ici, la sorcellerie
est surtout et fondamentalement l'envers d'un refoule-
ment, ou plutôt elle est la violence refoulée
elle-même.
De même que l'exogamie bride le désir et
pousse à
l'inceste, de même l'exopolémie (c'est-à-dire
l'interdic-
tion de l'agressivité ouverte dans une sphère
sociale
déterminée), qui sans doute la précède,
provoque la
sorcellerie et ses phantasmes. Eric de Rosny montre
comment en sortir dans certains cas, qui sont comme
des cas particuliers africains de micro-sociologie et
de
dynamique de groupe...
Mon seul regret est que, malgré les efforts de
Jean
Malaurie qui l'a poussé dans ce sens, Eric de
Rosny
n'ait pas décrit plus en profondeur l'impact
de son
expérience sur sa personnalité. Il va
loin, mais il ne dit
pas tout, et on reste un peu sur sa faim en ce qui
concerne l'articulation intime de ses démarches,
de ses
découvertes, avec sa théologie et sa spiritualité.
Il garde,
- et c'est son droit - un jardin secret qu'il nous
dérobe. Cependant, il est probable que tout est
indiqué
à qui saura " lire ". Ce fond de naïveté
qui parfois
nous irrite est sans doute le calme d'un croyant pour
qui la diversité des cultures est voulue de Dieu,
pour qui
l'univers est un foyer familial où rien n'est
foncièrement
inquiétant, où toute rencontre est en
droit fraternelle,
et où l'on peut s'abandonner, se confier au hasard
dont
l'autre nom est Providence. Le souci de sauver les
hommes et la figure de l'Injustement persécuté
hantent
ces pages. C'est sans doute par pudeur que le jésuite
ne nous en dit pas davantage, même si nous aurions
aimé le voir pousser son témoignage jusqu'au
bout.
ooo
Le transculturalisme et l'Église.
........................................................Retour
au début
Philippe Laburthe-Tolra, " Culture et Développement ",
Revue Internationale
des Sciences du Développement,
Louvain-la-Neuve, Belgique, 198, III
On a insinué que son aventure est inachevée
et qu'il
n'en a pas encore pour lui tiré les ultimes conséquences.
J'ai déjà suggéré que son
itinéraire est, sinon banal,
du moins normal, et lui-même l'a situé
dans la ligne de
sa vocation missionnaire au sens profond du mot. Il
faut l'immense ignorance religieuse de notre temps,
la méconnaissance de la pastorale antique, les
idées
simplistes ou inexactes que les idéologues de
tout poil
et même les chrétiens se font des prêtres
et à plus forte
raison des missionnaires pour ajouter à ce beau
travail
un faux éclat. Saint Paul essayait de pénétrer
le point
de vue des Athéniens et de formuler un discours
" intropathique ", se faisant " Grec
avec les Grecs, Juif
avec les Juifs ". Mais sans remonter à la
longue et
dramatique évangélisation de l'Europe,
un coup d'il
sur l'histoire de la Compagnie de Jésus montre
à quel
point le Père de Rosny se situe dans le droit
fil de sa
tradition qui consiste, pour l'envoyé de Jésus-Christ,
à
tâcher de gagner, au risque de se perdre, le cur
et la
tête du groupe social qu'il aborde. Dans l'assomption
cosmique et la vision hiérarchique qui la caractérise,
la
spiritualité ignatienne refuse aussi bien l'ethnocentrisme
inconscient qui consiste à espérer jeter
le kérygme sans
le dégager de sa gangue romaine, que le populisme
inefficace qui se délecte d'uvrer "
évangéliquement "
dans la bonne conscience et les bons sentiments sur
les
marges de la société et sur les individus,
sans prendre
en considération les structures à christianiser.
Etiemble
a bien montré que si la Chine a failli être
chrétienne,
ce fut par les jésuites, mais au prix des rites
chinois
que les autres ordres religieux dénoncèrent
et firent
interdire comme idolâtres. Eric de Rosny est prêt
à
tolérer pareillement les rites bantous, et lorsqu'il
affronte l'initiation, il ne se distingue pas de ses
glorieux
prédécesseurs du XVIè siècle,
du Père Ricci honoré
comme le mandarin des mandarins ou du Père de
Nobili devenant aux Indes un brahmane parmi les
brahmanes. Je connais de nos jours maints prêtres
catholiques qui sont devenus plus ou moins initiés
en
Afrique, mais en refusant généralement
toute publicité.
En effet, les transculturels inquiètent. On ne
les canonise
pas (mise à part peut-être l'exception
de Raymond
Lulle). La fraction latine de l'Église lie l'orthodoxie
à
la " définition " ; elle a horreur
de l'indéfini ; or le
migrant culturel flotte nécessairement, comme
le montre
le livre dont nous parlons ; il affronte l'indéfini,
comme
dans cet art baroque si proche de la spiritualité
jésuite,
où la gloire de l'être et de la vie est
déjà identiquement
la gloire de Dieu.
Georges Balandier, Ethnologue........................................................Retour
au début " Les Nouvelles Littéraires
", Paris, 1981.
Le livre d'Éric de Rosny n'est pas un ouvrage
ethnologique.
Il informe, il tente d'expliquer, mais il est surtout
la narration d'une aventure personnelle et périlleuse.
C'est la description des terres culturelles méconnues,
comme il y avait autrefois des relations de voyages
effectués dans les pays inconnus. Dans l'une
et l'autre
circonstance, c'est autant une présentation de
soi qu'une
présentation de l'ailleurs et de l'autre que
l'auteur
propose. En ce cas, plusieurs images se mêlent.
Celle
du prêtre, du jésuite qui tente de garde
ses distances.
Celle de l'initié qui voit par " les yeux
de la chèvre ",
assurant son accès à la " surconnaissance
". Elles ne
peuvent être tenues séparées. Elles
tendent à se
recouvrir, à n'en faire qu'une seule. On ne peut
encore
dire laquelle absorbera l'autre. Sauf à trouver
la réponse
dans la dernière phrase du texte. Une khamsi,
une
" saisie par Dieu ", Mère et Grande
Initiatrice-fascina-
trice, dit à Rosny : " Chaque fois que je
pense à vous,
je vous mange. "
" Construire ensemble ",
........................................................Retour
au début CESAO - Bobo-Dioulasso - Haute-Volta
" Les yeux de ma chèvre " est un ouvrage
lucide,
profond et honnête. Le souci du détail
et de la nuance,
rapproche pragmatique du candidat à l'initiation
(tradi-
tionnelle africaine), son ouverture et sa disponibilité
donnent au livre une autorité certaine. On n'a
pas a
l'impression que de Rosny ait violé la société
douala
ou déchiré les voiles du temple. Il a
approché cette
société avec respect et absence de préjugé.
En retour,
la société douala l'a accepté et
adopté, C'est ia raison
pour laquelle son maître initiateur lui a donné
le plus
beau cadeau qui soit : sa confiance. L'auteur raconte
ce qu'il a vécu en tant que chercheur et chrétien.
En
1978, lorsque nous tournions la dernière page
de 3
" Ndimsi, ceux qui soignent dans la nuit ",
nous disions :
" de Rosny n'a pas tout dit. Nous attendons
la suite ". Avec " Les yeux de ma chèvre
", il répond
à notre attente. Un jour, il avoue à Din
: " mon désir
n 'est pas de devenir nganga, mais, si vous acceptez
de
m'ouvrir les yeux, je vous en serai reconnaissant. Mon
but est de savoir et de comprendre à votre manière.
Il
ne me paraît plus possible d'y parvenir sans voir
"
(p. 327). Maître et disciple se retrouvent sur
la même
route bien que celle-ci soit parfois une route à
double
voie parallèle. Qu'importe : on se comprend mieux
;
on fait un cheminement commun et une expérience
humaine d'apports mutuels enrichissants : tout le livre
témoigne réellement d'une ascèse
partagée ; il interroge
le sens du sacré et ce qui fonde la pratique
des vrais
guérisseurs à la lumière de la
foi chrétienne. Cet ouvrage
ne défend heureusement aucune thèse ;
il fait part de
l'itinéraire objectif et intérieur d'un
prêtre jésuite. C'est
un véritable témoignage... Mais, n'est-il
pas vrai que
la véritable initiation est une mort rituelle
et symbolique
ne donnant qu'un pouvoir, celui de la sagesse ?
Entretien avec Eric de Rosny ........................................................Retour
au début Interview " Jeune Afrique ",
Paris, 1981.
- N'y a-t-il pas un paradoxe pour un Occidental,
jésuite de surcroît, à vouloir combler
la distance qui le
sépare des nganga ?
- Tout mon livre représente une tentative pour
franchir
cette distance. Rien de soi n'est étranger au
christianisme
qui prétend avoir valeur universelle. Face aux
nganga,
je me trouve à peine plus dépaysé
que devant des gens
de ma propre culture. En fait, tout homme est un
étranger pour l'homme.
- L'univers des nganga se situe aux antipodes de celui
dans lequel vous avez été élevé.
- Il y a en moi une tension. Mais elle est vivable.
Les
deux pôles qui la constituent ne sont jamais présents
de façon forte en même temps. Quand j'étais
aumônier
à l'université de Yaoundé, les
étudiants avaient coutume
de dire : " Ici, nous ne croyons pas aux nganga.
Mais
au village, nous y croyons. " Je participe un peu
de la
condition des Africains aujourd'hui.
- Vous n'avez pas eu d'ennuis avec la Compagnie ?
- Du côté des jésuites, j'ai eu
le soutien que je voulais.
Chose assez normale chez nous. Ce que j'ai tenté
avec les nganga, d'autres l'on fait de façon
moins
aventureuse. Il y a des jésuites économistes,
psychana-
lystes. Mon supérieur au Cameroun menait des
recher-
ches semblables aux miennes, en pays bassa.
- Comment ont réagi les chrétiens camerounais
?
- Mes recherches m'ont révélé une
chose : les chrétiens
continuaient de fréquenter les guérisseurs.
Ma présence
près des nganga les soulageait même. Avec
l'ambiguïté
que cela pouvait avoir.
L'expérience-limite d'un croyant
........................................................Retour
au début Alfred Adler,
" La Quinzaine littéraire ", Paris,
1981.
La vraie nouveauté de ce livre est donc le témoignage
que nous apporte un prêtre catholique sur une
expé-
rience qu'il a vécue comme expérience-limite
d'un
croyant à la rencontre de la pensée et
de la pratique de
ceux que nous appelons magiciens. Encore faut-il dire
que la brutalité du choc a été
passablement atténuée
par le fait que les nganga auxquels il eut affaire étaient
eux-mêmes des chrétiens pour qui sa qualité
de prêtre
constituait un atout puisqu'ils lui attribuent des pouvoirs
dont l'efficace sinon la nature n'est pas tellement
éloignée de celle qu'ils reconnaissent
aux leurs. Il existe
ainsi un " intertexte " qui fait communiquer
l'univers
de la foi du missionnaire à celui des croyances
africaines.
De façon très significative, le père
jésuite ne sent jamais
le danger qui menacerait sa foi et quand l'anxiété
naît
en lui, quand il a l'impression qu'il touche les limites
de ce qu'il peut supporter, c'est sa conscience d'homme
blanc appartenant à une civilisation de la raison
qui
est atteinte.
ooo
Entretien avec Eric de Rosny ........................................................Retour
au début Interview Michel Lambert,
" Télé-Moustique ", Bruxelles,
1982.
- Vous n'avez pas craint de perdre la foi ?
- Pas un instant. Elle m'est tellement chevillée
au
corps ! Mais, je l'avoue, j'ai été remué.
Dans le bon
sens du terme : il m'a fallu approfondir sans cesse
mes
propres certitudes. Considérer les croyances
des autres
vous amène à relativiser les vôtres.
- Relativiser, n'est-ce pas diminuer ?
- Pas dans mon cas. J'ai relativisé mes croyances
en
tant que représentations. J'ai appris à
distinguer le sens
de la représentation. La représentation
de certaines
vérités peut disparaître, leur sens
non. La doctrine du
péché originel n'est plus représentée
aujourd'hui comme
elle l'était il y a un siècle ou deux,
mais il reste une
intuition de fond.
- Et sur le plan psychologique, c'était dur ?
- Oui, mais moins dur et moins dangereux que certai-
nes autres expériences tentées par les
jésuites. Je pense
aux jésuites psychanalystes, par exemple. Là
ça se passe
à l'intérieur de la culture même
de la personne. On est
beaucoup plus touché. Moi, finalement, je suis
toujours
resté un étranger. Disons un étranger
adopté, un njan,
comme disent les Douala.
- On pourrait se demander si votre démarche était
d'ordre culturel ou ethnologique.
- Elle était humaine, d'abord. Et certainement
pas
ethnologique. J'ai été interrogé
par des ethnologues à
propos de mon livre et tous se sont mis d'accord pour
dire que je n'étais pas un des leurs. L'ethnologue
veut
garder la distance par rapport à l'objet qu'il
étudie afin
de ne pas le manipuler. Moi, au contraire, j'ai essayé
de franchir cette distance, et non par rapport à
des
objets, mais par rapport à des sujets, qui étaient
les
Camerounais avec lesquels j'ai été appelé
à vivre. Avec
cependant la ferme volonté de ne pas me laisser
emporter.
De nouveaux maîtres de vie ........................................................Retour
au début Jean-Pierre Eschlimann, " Vocation
", Paris, 1982.
Au départ de l'aventure se situe une incompréhension
profonde qui marque les rapports entre le professeur
du collège Libermann et ses élèves.
Le premier est
incapable de saisir les motivations profondes du com-
portement des seconds.
La douleur née de cette distance culturelle et
humaine
devenant insupportable, le départ du collège
devient
nécessaire. Commence alors un autre mode de présence
qui se concrétise par l'insertion dans un quartier
plus retiré de Douala : partage de l'habitat
africain,
apprentissage de la langue et des politesses locales,
éveil
à l'univers des activités nocturnes, etc.
Il ne s'agit pas
d'un simple changement de résidence et d'emploi
du
temps mais d'un renversement complet de mentalité.
Une option fondamentale est prise qui implique, au
moins temporairement, une rupture avec l'univers occi-
dental - ses schèmes mentaux, son idéologie,
etc. Le
changement d'habitat, de parler, de travailler, de se
nourrir et de vivre n'en est que la traduction concrète
et visible.
Le maître part à l'école. Le professeur-prêtre
qui
" n'avait rien à apprendre " - comme
le lui reprochait
crûment une femme pendant une séance d'analyse
de
groupe à Paris - redevient enfant et se met à
l'école
des Douala. Deux maîtres lui façonnent
alors une
nouvelle personnalité et l'amènent non
pas à recueillir
et à conserver un savoir mais à vivre
une nouvelle
expérience de vie. Pour moi, le moment où
les gouttes
coulent enfin dans les yeux du prêtre et où
les herbes
et les autres ingrédients traditionnels produisent
en lui
les songes annonciateurs de la double vue ne constitue
nullement le trait le plus spectaculaire de son chemine-
ment. Le processus avait toutes les chances d'aboutir
à
partir du moment où le missionnaire blanc acceptait
d'être enseigné. L'expérience de
l'étrangeté, de la
marginalité, de l'ignorance, de l'inutilité,
du rire ou de
la suspicion que produisent sa présence et sa
curiosité,
constitue la première étape de l'initiation
du mission-
naire qui se présente à la porte d'une
culture africaine.
Elle sera salvifique si elle engendre l'entière
disponibilité
à l'égard de ces pauvres qui seront ses
nouveaux maîtres
de vie. (...)
J'aurais envie de dire qu'un tel cheminement est
autant une uvre collective que le fruit d'une
volonté
individuelle. C'est un groupe, une " église
", qui l'a
rendu possible et l'a porté...
Maladie et sorcellerie : la "
causalité africaine " et la
désignation du coupable ..............................................................................................Retour
au début Entretien avec Eric de Rosny
Interview Marie-Thérèse de Brosses,
" Paris-Match ", Paris, 1981.
- Qu'est-ce que la maladie pour un Africain ?
- Pour l'Africain, la maladie, c'est le désordre,
c'est
une rupture dans l'ordre établi par Dieu. Prenons
un
exemple : avoir de la fièvre, pour un Africain,
ce n'est
pas normal, c'est ce qui va rompre l'harmonie sociale
;
la zizanie dans une famille, par exemple, sera considérée
comme une maladie au même titre qu'un ulcère
à
l'estomac.
- Vous montrez, dans votre livre que, dès que
quel-
qu'un a un problème (qu'il soit malade ou qu'il
n'arrive
pas à trouver du travail), il lui faudra toujours
trouver
un coupable à cet état de choses : un
sorcier ou
quelqu'un qui a lancé un mauvais sort.
- Le problème fondamental est cette notion de
causa-
lité. Pour les Africains, il n'y a rien de "
naturel ",
tout est déterminé et décidé
par quelqu'un, que ce soit
une personnalité comme vous et moi, ou que ce
soit
une personne de l'autre monde qui continue à
interférer
avec nous, ou que ce soit Dieu lui-même. Lorsque
quelqu'un tombe malade, on cherchera non pas le virus
mais le coupable, celui qui a jeté un mauvais
sort. Et
même si, à l'hôpital, les médecins
expliquent qu'il s'agit
d'un virus, les gens ne se sentiront réellement
guéris
que lorsqu'ils auront trouvé qui a pu leur causer
cette
maladie.
- C'est donc là qu'intervient le sorcier dont
le rôle est
de nommer le coupable.
- Disons le devin ou le guérisseur. La fonction
du
devin n'est pas tant de désigner la personne
que de
ratifier ou non les soupçons de la famille quant
à
l'identité du coupable. (...)
- Quand le coupable est désigné, cela
veut dire que le
mal n'est plus anonyme : il a un nom. C'est cela qui
sécurise les gens ?
- Ils sont sécurisés provisoirement. Imaginez
que, dans
un village, on tue la personne accusée de sorcellerie
(cela arrive très rarement). Au bout de quelque
temps,
les maladies reprenant, il faudra trouver un autre
coupable. Donc le sorcier qui accuse joue un rôle
considérable dans la société qu'il
soulage provisoirement
de cette terrible menace anonyme que sont la mort, la
maladie, etc.
- Comment fonctionne ce système ?
- Quand une personne est accusée de sorcellerie,
en
général, elle nie. Cependant, des vieilles
gens s'accusent
spontanément parce qu'elles n'ont plus rien à
attendre
de la vie.
- Elles s'accusent donc par pur altruisme, pour soula-
ger leur groupe.
- Oui ! On trouve chez des vieilles gens cette forme
d'immolation. C'est assez beau, du reste, et j'en ai
vu
plusieurs exemples. Mais, en général,
la convention est
de refuser la culpabilité. Comme il faut un responsable,
si le coupable désigné refuse sa culpabilité,
il sera
tellement persécuté que, pour avoir la
paix, il finira
par dire : " Quand je dors, mon double s'échappe
de
mon corps et va peut-être nuire à autrui
sans que je
m'en rende compte moi-même. " Lorsque la
personne
reconnaît qu'elle est coupable, on lui demandera
de
donner de l'argent (autrefois, on lui demandait de
donner une chèvre ou un autre animal) en compensation.
La chèvre émissaire
et la fin d'un monde ........................................................Retour
au début Hervé Cronel,
" Nouvelle Revue Française ", Paris,
1982.
L'enquêteur découvre qu'il a sa place dans
un réseau
dont il ne connaît pas explicitement la structure
et qui
est le milieu de vie permanent des maîtres de
la nuit et
de leurs patients. Il est ainsi conduit à pousser
toujours
plus loin une recherche qui l'engage de façon
directe et
personnelle, qui entre en contradiction avec des articles
de foi fondamentaux et qui débouche sur une question
de vie et de mort ; d'une manière presque naturelle,
il
en vient à se faire " ouvrir les yeux ",
ultime étape
avant de devenir un Maître : il devient ainsi
un vigile,
quelqu'un capable de voir la violence cachée
dans toute
société et, sans lutter directement contre
elle, d'avertir
ceux qui savent se battre dans la nuit, avec les sorciers,
les vampires invisibles. Et, comme il faut payer le
prix
d'une telle initiation, une chèvre, animal familier,
humanisé s'il en est, dépérira
à sa place, chargée de
tout le mal, de toute la " malchance " qui
mettait en
danger. (...)
Le récit se clôt logiquement sur la mort
de Din, le
nganga initiateur, qui a pris le risque d'augmenter
la
puissance d'un étranger qui ne se rend pas compte
de
celle-ci et qui, par cette ignorance même, est
dangereux
pour tous ceux qui l'entourent, quels que soient les
sentiments sincères qu'il leur voue. " Ton
sorcier est
ton garde du corps, ton sorcier est ton frère.
" A
l'inverse Nkongo, l'assistant de Loe, ou le fils de
Din refusent implicitement de succéder à
leur maître,
d'affronter la violence des relations familiales et
sociales
que le nganga met à nu durant ses traitements
; peu
sûrs de leur puissance, ils se tournent vers le
monde
moderne, apparemment incapables de faire la synthèse
entre l'Afrique ancienne et les exigences de la ville
cruelle.